Eu égard à sa diversité, richesse et complexité, l’oeuvre de Maurice Béjart compte parmi les plus singulières. Son goût marqué pour le cosmopolitisme l’a conduit à s'attacher à l'expression de diverses civilisations comme à l'illustration d'un riche répertoire musical tandis que sa fibre pédagogique l’a amené à créer de nombreuses écoles et ballets jusqu’à sa dernière troupe, la Compagnie M. Par sa façon de traduire les préoccupations de ses contemporains, voire d’en avoir la prescience, il aura touché le grand public de la danse.

Vous avez célébré l’ensemble de votre oeuvre. De quelle manière revisite-t-on ses plus grandes créations ?
- Maurice Béjart : En fait, je ne les ai pas revisitées. J’ai traité ce nouveau spectacle comme un nouveau ballet.

Mais comment procède-t-on pour faire un nouveau ballet avec des oeuvres anciennes qui, forcément, ont vieilli ?
- J’en ai une relecture différente forcément. Il fallait trouver au travers des vingt ballets qui composent ce spectacle un lien, une articulation. Le plus dur a été de trouver un montage, une imbrication. C’est à la fois très dur et très amusant.

Le fait de travailler avec de nouveaux interprètes permet-il cette relecture ?
- Tout à fait. De nouveaux interprètes amènent de nouvelles idées qui enrichissent les ballets. Le fait de les revisiter aujourd’hui avec d’autres corps, plus jeunes et différents permet, de facto, cette relecture.

Est-ce une rétrospective ?
- Pas du tout ! Surtout pas ! Quelle horreur ! Il s’agit d’un voyage dans mon univers. Le fil conducteur, c’est l’amour et la danse.Tout cela va être fluide, enchaîné, fondu. J’emmène le public en promenade.

Vous avez commencé à présenter ce nouveau ballet à la Fenice de Venise. Un grand retour, vous qui aimez tant l’Italie…
- Je m’étais promis d’y retourner. Quand la Fenice a brûlé, je m’étais dit que je ne retournerai pas à Venise avant qu’elle ne soit reconstruite. J’y suis retourné avec grand plaisir. Et puis, l’Italie, je l’ai tant aimé, je l’aime tant, quel pays ! Quelle beauté ! J’ai tant de souvenirs : Fellini, Nino Rota…

Quel regard portez-vous sur vos anciens ballets ? Ont-ils vieilli à votre sens ?
- Je ne porte pas de regard particulier sur mon oeuvre. Dans l’ensemble, je pense que mes ballets n’ont pas vieilli. Ceux qui ont vieilli, c’est simple, je ne les prends pas ! J’ai fait 250 ballets vous savez… Et si le public les veut encore, c’est qu’ils n’ont pas vieilli…

Qu’est-ce qui vous inspire ? L’interprète est-il pour vous une source d’inspiration car vous avez fait danser les plus grands : Patrick Dupont, Sylvie Guillem,…
- Et comment ! L’interprète est toujours pour moi une source d’inspiration, mais il faut savoir que ce sont très souvent les danseurs qui sont venus à moi pour les faire danser et non le contraire.

La danse a-t-elle changé aujourd’hui ?
- Elle a changé mais pas fondamentalement. Elle est multiple. Par contre, les corps ont changé. Les femmes ont grandi. Il y a beaucoup plus de points communs que de différences par rapport aux anciennes générations de danseurs, mais il est vrai que les corps ont changé.

Avec quelle typologie de corps aimez-vous travailler ?
- J’aime les corps sculpturaux, pleins de vigueur et de muscles. J’en ai besoin pour travailler.

Vous avez collaboré avec des musiciens, des sculpteurs et très peu de peintres sauf Dali. Pour quelles raisons ?
- La musique fait partie de ma vie et donc de mon oeuvre. J’ai illustré mes créations au travers d’un riche répertoire musical de Boulez à Wagner. J’ai collaboré avec de nombreux musiciens. Je reçois beaucoup de musiques et je m’intéresse à toutes les expressions musicales. Il y en a des nouvelles dans mon ballet comme U2 ou une musique palestinienne sur la chorégraphie de Gil Roman. J’ai fait une sublime rencontre avec Dali, mais – je suis désolé – la peinture m’est hermétique. Je n’y entre pas. Un corps humain à mon sens n’a pas de relations avec la peinture. C’est un art auquel je n’ai pas accès. Y’a qu’à voir chez moi, il n’y en a pas alors que j’ai des sculptures africaines…

Vous avez 80 ans. Comptez-vous arrêter un jour ? Et, qu’est-ce qui vous fait courir ainsi ?
- J’ai le même rythme depuis 50 ans. L’amour de la danse est mon moteur. Pourquoi arrêter ? La vie s’en est chargée plusieurs fois au travers d’accidents divers. J’aime trop le travail, l’amour de la danse. C’est pour cela que j’ai appelé mon spectacle ainsi. Tant que j’aurai la force de faire des choses nouvelles, je continuerai. J’avance et je n’ai pas le temps d’avoir la nostalgie de quoi que ce soit et, vous savez, mes danseurs sont mes enfants et des enfants, ça ne s’abandonne pas.

  • Propos recueillis par Dominique PARRAVANO | Merci à : ParuVenduParis