Pourquoi avoir décidé seulement aujourd’hui de monter sur scène ?
J’adore le théâtre et j’ai toujours voulu y jouer. À 14 ans, je savais que je voulais faire de la scène. Mes parents ne m’ont jamais découragé bien que n’étant pas de ce milieu. Mon père était ouvrier du bâtiment. J’allais au théâtre avec eux. J’ai démarré par le théâtre de rue, des projets entre copains, des festivals off. Et, quand ma carrière a vraiment décollé à la télévision et au cinéma, je n’avais plus le temps de me consacrer du coup à la scène. Jusqu’à ce qu’il y a un an et demi mon ami Christian Bujeau, le metteur en scène de cette pièce, avec qui je produisais Kaamelott, me propose de jouer du Feydeau. C’est tout ce dont j’avais toujours rêvé !

C’est vrai que pour vos premiers pas dans le théâtre, vous frappez fort dès le début avec une pièce de Feydeau. Pour quelle raison ? Pourquoi cet auteur ? Car, la pièce "Le système Ribadier", écrite la même année que "Monsieur Chasse !" a tout de même 115 ans !
J’aime la drôlerie de ce genre de vaudeville et toute la subtilité psychologique de Feydeau ainsi que les thèmes qu’il aborde comme le désir physique, les conventions sociales, son scepticisme face au bonheur conjugal. Derrière les chassés-croisés et les quiproquos surgit la vérité traquée par Feydeau, et qu’il soigne par le rire et selon laquelle le couple est une cruelle illusion. Et puis, c’est un challenge de jouer un tel auteur et de se frotter aux rôles qu’ont interprétés les plus grands… C’est très excitant ! J’ai toujours beaucoup lu Feydeau. Je connais bien ses pièces et elles me font rire. Sa mécanique, son écriture, sa précision et son efficacité n’ont pas pris une ride. Et, je pense, sans prétention, posséder ce sens du rythme qui colle à ses pièces. Feydeau était un peintre de moeurs, un psychologue de premier ordre et un moraliste souvent très profond et sans complaisance à l’égard de sa société. Son théâtre, rempli de situations cocasses, oscille entre farce et comédie, réalisme et caricature. Il a apporté au théâtre la mécanique du rire.

Sa façon d’étriller de son humour acide le monde de la bourgeoisie et son libertinage, c’est cela qui vous plait ? Caméra Café participait d’une certaine façon de cette même démarche en dénonçant, par le rire, la vie de salarié dans le monde de l’entreprise, non ? Bien sûr ! J’adore d’ailleurs sa façon de bousculer le monde de la bourgeoisie par l’humour. Plus tard, d’ailleurs, il rompit avec le vaudeville traditionnel pour créer des comédies de moeurs qui mettaient en scène le quotidien ennuyeux du couple bourgeois. Et tu as tout à fait raison, dans Caméra Café, nous étions dans le même esprit. Nos personnages dénonçaient, par le rire, la dure vie de salarié dans le monde de l’entreprise. D’ailleurs, Caméra Café m’a appris ce sens du rythme, de la concision comique. On retrouve une mécanique identique à la Feydeau.

Vous incarnez Ribadier. Qu’est-ce que vous aimez dans ce personnage ?
Il n’est pas recommandable, mais j’aime son assurance, son côté fanfaron et bouffi d’orgueil. Il est tonitruant, manipulateur. C’est un gredin. Il a l’assurance du bon bourgeois, de l’homme arrivé. Il a quand même un sacré culot et une mauvaise foi extraordinaire pour tromper sa femme ! Christian Bujeau m’a beaucoup éclairé et conseillé pour l’incarner.

Ce que l’on sait peu, c’est que Georges Feydeau était d’abord un acteur mais aussi le metteur en scène de ses propres pièces…
Tout à fait ! C’était d’abord un acteur et c’était pratiquement le seul à l’époque à se charger de la mise en scène de ses propres pièces. “Mes pièces sont des tragédies à l’envers” disait-il. Si on enlève la cocasserie, ses pièces sont tragiques, et très lucides. C’est complètement vrai. Il faut se laisser porter par le texte de Feydeau et avoir confiance dans son texte. Et, pour une fois, on a l’âge des personnages. Ce qui n’est pas toujours le cas dans certaines de ses pièces qui ont été interprétées. On l’a souvent trop embourgeoisé, je trouve.

Je souhaite que mes comédiens cherchent dans leurs personnages tout ce qu’il y a d’humain” a dit Christian Bujeau. C’est important de retrouver le côté humain des personnages ?
C’est essentiel chez Feydeau. Christian Bujeau a raison. Le public doit se reconnaître et éprouver des sentiments pour les protagonistes, qui doivent donc jouer avec une sincérité totale s’ils veulent le toucher. Ce qui est extraordinaire, c’est que même les petits comédiens dans la pièce ont leur rôle à jouer à part entière. Il voulait donner à manger à tout le monde. Et, je suis entouré par des comédiens formidables : Léa Drucker, partenaire de choix et talentueuse dans le rôle d’Angèle et que j’ai choisie, aux côtés de Jean-Noël Brouté, Gérard Darier, Romain Thunin et Fabienne Galula.

À l’instar de Caméra Café, vous n’avez pas peur du talent des autres…
Non. Au contraire. Je revendique qu’on ne peut être brillant que si l’autre brille et te fait briller. On a besoin des autres. Moi, j’aime la communauté. J’ai toujours fait des films de bande. Je n’aurais pas pu jouer en solo. Ici, même si je suis le bleu de la bande, j’ai l’impression d’être à ma place. Avec eux, je me sens bien sur scène.

Avez-vous beaucoup travaillé pour cette pièce ?
Oh oui ! J’ai eu un mal fou à retenir le texte. Ma femme est partie quinze jours alors j’ai bossé comme un fou chez moi dans mon salon. Feydeau, c’est très compliqué. J’ai travaillé énormément pour ce Feydeau qui est un génie quasi scientifique en matière de comédie. Il faut du souffle, de l’énergie, de la précision. La scène, c’est un vrai don de soi.

C’est vrai qu’il faut respecter et se plier à la virgule près à ses indications car Feydeau est un vrai horloger du rire…
Tout est important. C’est un travail de scène exigeant et méticuleux. Le rythme, les gestes, les attitudes, les mimiques, les réflexes… bref, tous les ressorts burlesques et comiques sont essentiels.

Qu’est-ce qui vous plait sur scène ?
Tout ce que j’y découvre : la présence charnelle d’une salle, les rires du public, une interactivité. Il y a cette excitation de jouer en direct, avec une concentration de tous les instants. Il y a le plaisir de construire un personnage au fil d’un texte. Enfin, il y a la chaleur d’une troupe.

Vous n’allez pas abandonner le cinéma pour le théâtre ?
Non, bien sûr ! J’ai autant de plaisir au cinéma qu’au théâtre. J’ai la chance de faire ce que je veux, de beaucoup travailler tant comme acteur que producteur. Et, j’arrive à tout mener de front !

Effectivement. Car, vous jouez, réalisez, écrivez, et produisez !
Quand j’ai commencé à bosser, avant que ça marche –car j’ai eu sept années de petites galères–, je ne pouvais pas rester à attendre un coup de fil. Beaucoup de comédiens sont malheureux parce qu’ils ont eu un petit moment de succès, et puis tout à coup, ça s’arrête. J’ai d’abord écrit et réalisé. En produisant, je me suis ainsi acheté la liberté de jouer de temps en temps. Toutefois, au quotidien, mon vrai boulot, c’est la production. Je suis le producteur délégué de CALT, qui produit Caméra Café et Kaamelott. Et la production me permet d’apporter mon grain de sel. Raison pour laquelle je suis aussi en co-production sur cette pièce.

Côté cinéma, quels sont vos projets ? Vous planchez sur la suite d’ Espace Détente, le film issu de Caméra Café ?
Oui. Avec Yvan Le Bolloc’h. Nous avons fait attention car, dans le premier, nous avions voulu faire plaisir à tout le casting de la série. Chacun avait un rôle. L’affiche est même symbolique : tout le monde y est tassé dans l’ascenseur ! Nous allons resserrer l’intrigue autour de nos deux personnages. Et, je peux vous dire que nous tenons une comédie digne de ce nom ! Je vais tourner également une fable sociale sur la délocalisation d’une usine, un film qui me tient à coeur. J’ai aussi envie de faire ce genre de film plus profond, plus sombre parfois.

Y’aura-t-il une suite à Caméra Café ?
Oui, c’est enfin du sûr mais nous montons d’un étage avec de nouveaux personnages et comédiens. L’histoire se déroule cette fois-ci, à l’étage supérieur, chez l’entreprise concurrente Digix, où Jean-Claude Convenant a pour ennemi intime Stanislas Privisevsky (interprété par TomNovembre), le responsable contentieux d’origine polonaise. Les personnages seront différents, mais garderont l’esprit de la série, avec, une nouveauté : une fenêtre. On change donc tout le casting avec quatorze nouveaux comédiens. Et, je relance Off prime auquel je tiens beaucoup dès le mois de mars.

Ce succès de Caméra Café était vraiment inespéré !
Oui et on en a tourné 700 épisodes en sept ans ! La série a été adaptée au Québec, en Pologne, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Grèce ainsi qu’en Australie. Bref, dans 42 pays et depuis peu, en Angleterre ! On est content !

De toutes vos activités, laquelle préférez-vous ?
Acteur, parce que l’idée de jouer est quand même la chose la plus jouissive ! C’est le métier que je voulais faire petit et qui me remplit de bonheur. Et, la scène est vraiment un truc magique. D’ailleurs, je n’aime pas les artistes aigris qui renient leurs succès. Il faut se dire que nous faisons un métier formidable, exaltant et que c’est beau d’être interpelé et reconnu pour cela. __ Ce que l’on ne sait pas c’est que vous êtes le neveu du journaliste pamphlétaire, Pierre Fournier disparu en 1973, qui a travaillé aux côtés de François Cavanna, de Wolinski, et du Professeur Choron à Hara-Kiri… Y a-t-il une filiation chez vous avec lui ?__
Je l’ai connu jusqu’à l’âge de neuf ans. C’est l’un des premiers à avoir alerté l’opinion sur la couche d’ozone, en se faisant l’écho de la lutte contre l’énergie nucléaire. Par ses articles et ses chroniques percutantes, il a véritablement lancé le mouvement écologique en France. Il avait un grand talent de polémiste par l’écriture et s’engageait contre le nucléaire à travers ses écrits, son militantisme local mais était un militant pacifiste. Oui, je me sens proche de lui, face à un monde dans lequel je ne me retrouve pas toujours, face à l’injustice, face à des choix de société souvent incohérents, face aux dangers qui menacent la planète. Je n’oublie pas d’où je viens. Je gagne de l’argent certes mais je le redistribue. Je ne suis pas emmuré dans un star system. Je suis lucide à la fois sur mon métier et sur la société dans laquelle j’évolue.