Jacques Higelin : "Mon plus bel endroit est le coeur des gens."

A 67 ans, chevelure de cendre fournie et ébouriffée, Jacques Higelin reste un hymne à la vie, à l’amour, à la danse, au vin, à la cigarette et à la rue.
Aimer Higelin, c’est aimer un funambule tombé du ciel qui considère la rue comme sa scène, faisant boeuf de tout bois, à l’affût des hasards dont sont nés ses meilleurs titres. Baladin révolté et camelot excentrique, volubile et fraternel, improvisateur de génie, poète à l’imagination fulgurante, à l’écriture cabossée portée par une voix goudronnée, tour à tour hippie des champs ou rocker urbain, Jacques Higelin a écrit des pages parmi les plus lumineuses de la chanson Française avec un lyrisme et une démesure scénique dont, lui seul, a le secret. Et, cela fait cinquante ans que ça dure car Jacques Higelin n’a besoin que d’une chose : entrer dans le coeur des gens, le plus bel endroit, selon lui. Rencontre.
Tu sors ton album live enregistré au Bataclan. Un spectacle qui faisait suite à celui de Trénet. Pour revenir un instant à ce spectacle de Trenet, quels souvenirs en gardes-tu ?
C’était l’idée de mon manager. J’ai d’abord hésité. Pourquoi lui et pas Gainsbourg, qui m’a plus apporté humainement ? Et puis, je me suis convaincu que cette histoire allait me nettoyer la tête. J’avais besoin de vacances à cette époque-là. J’ai immédiatement envisagé cette aventure comme un saut dans l’enfance. Je suis né dans les années de guerre, qui n’ont pas été une partie de plaisir. Pourtant, j’en garde un joli souvenir, en partie grâce à lui. Tout le travail a consisté à me l’approprier. Trénet, comme Gainsbourg ou Boby Lapointe, etait d’abord un déconneur. C’est une réponse joyeuse à une époque triste. À la sortie du spectacle, les gens me remerciaient en disant que je les avais regonflés. Trénet était un vrai poète. Avec Dominique Mahut, mon complice de toujours, on a partagé des moments géniaux.
Ce concert du Bataclan qui a suivi, signait donc ton retour sur scène avec un vrai groupe après Higelin enchante Trénet et une dizaine d’années après le Cirque d’hiver et le spectacle "Aux Héros de la voltige"…
Oui et j’avais vraiment eu peur de cela car, pour le spectacle de Trénet, j’étais accompagné par Dominique Mahut aux percussions et on a formé une telle osmose humaine et artistique que j’avais peur de revenir avec un groupe de musiciens avec des égos, des jalousies, des problèmes. Tout cela me fait chier aujourd’hui. Avec Mahut, on se comprend et on s’aime. Donc, c’était tout de suite facile. Tu sais, en Amérique du Nord, comprendre et aimer, c’est le même mot. Et, puis, j’ai trouvé de fortes personnalités avec des mecs assez fous et, petit à petit, s’est construit un esprit de groupe collectif et s’est installé le bonheur de jouer. Et puis, on a recruté un petit jeune batteur génial avec qui on a eu une histoire incroyable.
Ah oui, laquelle ?
Je voyais ce petit jeune avec une énergie incroyable qui était backliner et qui s’occupait des chargements et des déchargements du matériel de scène ainsi que de la mise en place du backline sur le plateau. Et, un jour, je l’ai vu s’essayer à la batterie. Et, j’ai su qu’il avait un petit groupe. Et, sachant qu’on cherchait un batteur, je lui ai proposé de nous rejoindre. Mais, comme il était inexpérimenté, je lui ai donné dix jours pour bosser comme un dingue sans lui faire de cadeaux. Je l’engueulais, le boostais. Et, il y a pas très longtemps, je l’ai embrassé en lui disant que désormais je ne l’engueulerais plus, qu’on était égaux et que j’étais fier de lui. Il a beaucoup d’humour et d’énergie. On l’adore dans le groupe !
Pour ton retour sur scène, tu as fait le choix - risqué pour ceux qui n’aimeraient pas– de jouer ton dernier album studio, Amor Doloroso, dans son intégralité, en bâtissant un show proche de tes albums mid-seventies car c’est un album intimiste où le sentiment amoureux est fêté dans tous ses états avec une sincérité qui détonne….
Oui, mais tout ce show a été bâti comme une histoire d’amour même dans le choix de mes chansons plus anciennes. Tout le spectacle parle d’amour dans toutes ses dimensions, ses états et ses reliefs.

Avec, une exception, le titre Le crocodaïl…
T’as raison. Le crocodaïl, c’est une métaphore du pouvoir. Le crocodile d’Afrique se cache sous l’eau, il est totalement invisible jusqu’au moment où il se jette sur sa proie pour la tuer. Mais, il choisit toujours la bête la plus faible du troupeau, et uniquement pour se nourrir... Contrairement aux hommes de pouvoir. La politique en soi n’est pas mauvaise car c’est l’art de faire vivre les hommes ensemble. Le problème, ce sont les hommes. La politique ne devrait pas être un métier. On devrait l’exercer comme une activité bénévole, un engagement à côté de sa vie professionnelle. Ça éviterait pas mal de perversions et d’exactions.
Tu es un artiste de scène impressionnant et très physique. Tu as un contact très fort avec le public. Tu le hèles, l’interpelles, le prends à partie en permanence…
J’aime les gens. J’aime aller les chercher, les cueillir, quand la salle est froide, pour les faire monter petit à petit afin que nous arrivions dans une même aventure de partage, d’échanges, de connivence et de confiance. J’aime le rapport direct même si certains me traitent de démago. Je suis juste respectueux de la confiance qu’ils m’accordent depuis des années. Sans le public, je ne serais rien ! Nougaro disait que quand on a un don, il faut le donner et le partager. C’est ce que je fais sans compter. Je ne suis pas capable d’être distant. Un concert, c’est une parenthèse dans le temps qui consiste à faire un voyage avec le public. Ma place est au milieu des gens et j’y tiens. Mon plus bel endroit est le coeur des gens.
Avec toi, jamais deux concerts ne sont pareils. Il y a une grande part d’improvisation. Tu es sur scène comme dans la rue. D’ailleurs, certains de tes concerts se sont même finis dans la rue ! Tu as même souvent participé à des concerts happening, en improvisant avec les musiciens de l’Art Ensemble de Chicago ou avec des groupes comme Wild Angels ou Pretty Things...
Chaque concert est unique. Il n’y a jamais deux concerts identiques, car chaque concert est une interaction. C’est imprévisible. Sur scène, je suis comme dans la rue. Je revois les images qui m’ont inspiré l’album et, en même temps, je suis avec les spectateurs. J’ai fini des concerts souvent très tard dans la nuit avec des gens qui revenaient dans la salle et qui étaient allés chercher les croissants et on prenait le petit déjeuner ensemble.

Chanter pour toi doit-il toujours rester un acte joyeux ? Car, paradoxalement, tu as souvent écrit des textes violents, noirs, critiques qui encouragent la rébellion, la révolte...
Je ne pense pas que mon rôle, en tant qu’artiste, soit de rajouter de l’angoisse aux gens. Pour moi, un artiste est un passeur, un récepteur, qui capte des choses d’ailleurs et les retranscrit. Les artistes attrapent le ciel. Les artistes sont là comme des capteurs, mais ce sont aussi des apaiseurs, des soigneurs, des visionnaires. Et, des détecteurs qui doivent aussi encourager la rébellion, la révolte. Se laisser bouffer sans rien dire, c’est se rendre complice… Ouais, chanter est un acte joyeux tout en ouvrant les yeux, en donnant des clés. Jacques Brel et Léo Ferré en sont les meilleurs exemples. Quand j’écris des textes, c’est souvent des images violentes, très noires, très critiques. Alors, j’hésite beaucoup sur la musique qui accompagne le texte sauf qu’il faut qu’il y ait de la joie, quelque chose de positif où tu te dis : “C’est dur, mais ouvre les yeux, il y a un sourire qui vient vers toi”.
As-tu toujours écrit révolté ?
Ça dépend des chansons. Même l’amour est libre et révolté. Mais, c’est vrai, que j’ai toujours écrit révolté, je crois. T’as raison. Je n’aime pas l’injustice. Je ne supporte pas la violence, ni la méchanceté. J’ai toujours été proche des faibles, des démunis et de ceux qui souffrent. Je vais dans les prisons par exemple.
De toute façon, tu t’es toujours indigné contre le monde, le système. Je me souviens de titres comme Chaud chaud bizness show ou de Est-ce que ma guitare est un fusil ? De même, lors des évènements de mai 68, t’es devenu la coqueluche des étudiants puis, plus tard, t’as revisité l’Internationale lors des fêtes célébrant le centenaire de la Commune. La liberté, c’est crucial pour toi ?
La liberté, c’est crucial, surtout la liberté de penser. Il ne faut pas se laisser piéger par des discours pompeux, faux, fallacieux. Les hommes politiques ne veulent que le pouvoir aujourd’hui. On devrait bâtir une politique à partir des problèmes du peuple, de la base et non pour assouvir sa soif de pouvoir absolu.
En 1977, tu as même participé à la première édition du festival du Printemps de Bourges qui, à ses débuts, a été créé pour résister à une certaine censure des médias envers une chanson Française, plus rock, plus indépendante, plus alternative dont le festival se faisait l’écho, et dont tu faisais partie…
C’est vrai. Cela s’est fait avec la rencontre de deux passionnés de chanson : Maurice Frot et Daniel Colling. Colling cherchait à créer des spectacles de chansons, en marge du show-business parisien habituel. On a été au démarrage, il y a trente ans, avec Colette Magny, Bernard Lavilliers, Renaud et on avait rendu un hommage à Charles Trénet.
Ce que l’on sait peu, c’est que tu es l’un des derniers à avoir construit ton succès sur le spectacle et que le succès discographique est venu tard...
C’est vrai. J’ai fait plein de choses différentes à l’époque. Tout me passionnait : le théâtre, le spectacle, la création sous toutes ses formes. J’ai été aux cours d’art dramatique de René Simon, j’ai reçu le prix François Périer. Le succès n’est venu qu’à 38 ans. Les prémisses de ce succès ont été avec l’album Alertez les bébés.
Alertez les bébés qui a reçu d’ailleurs le Prix de l’Académie Charles Cros…
C’est vrai. Cela marquait, pour moi, à l’époque une certaine reconnaissance publique et critique.
Le premier vrai et gros succès a été surtout avec l’album No man’s land et le titre Pars, non ? Oui, c’est mon premier vrai tube. Je l’ai enregistré au Château d’Hérouville, je me souviens. (NDLR : Le Chateau d'Hérouville est un studio français resté notamment célèbre par le fait que les Bee Gees y ont enregistré les voix de Staying alive dans les escaliers en colimaçon du Château).

Est-ce le café théâtre qui t’a permis de t’épanouir sur scène ? Car, ce qu’on ne sait pas toujours, c’est que tu as accompagné Georges Moustaki, chanté Boris Vian aux Trois Baudets puis tu as participé à des spectacles délirants comme Mélancaustique, Maman j’ai peur avec Rufus, et surtout Brigitte Fontaine…
Tout à fait. Ce fut une excellente école. Je disais au public : “J’ai quelque chose à vous dire” et je leur parlais jusqu’au petit matin. On me servait des verres de vin rouge jusqu’à six heures du mat. Et, la rencontre avec Brigitte Fontaine a été merveilleuse. D’ailleurs, le jour où je lui racontais qu’on écrivait avec Rufus un spectacle sur les peurs, les
phobies, par un pur hasard de la vie, en pleine rue, Rufus passa devant nous sur un Solex. Et, je lui dis : “Regarde, c’est
justement lui, Rufus, dont je te parle”. Et, tout commença comme cela.
Tu as 67 ans et plus de 50 ans de carrière. Penses-tu arrêter la scène ?
Seulement si je n’ai plus le même enthousiasme, le même allant physique mais je ne crois pas. Je n’y pense pas. La vieillesse ne me dérange pas. Quand tu regardes un vieil arbre, les branches vont chercher le soleil, l’air, la lumière. Un vieil arbre, ça a du mystère. Tu vois qu’il a senti des choses, c’est incroyablement vivant. Si ma source d’inspiration et d’énergie se tarit, je pourrais me mettre au service des autres pour la création, faire bénéficier de mes expériences comme un vieux sorcier. Il y a d’autres façons de s’exprimer.
Lesquelles ?
Tout m’inspire, je ne m’ennuie jamais ! D’ailleurs, je vais très peu au cinéma. La vie elle-même est un film, une succession de court-métrages. Il suffit d’ouvrir les yeux dans la rue. Imagine : là, dans la foule, se détache une belle femme, ou un bel homme, avec de l’allure ou une vraie gueule. C’est rare. Je me dis : c’est la première et dernière fois que je vois ça, je dois le saisir ! Je suis à la fois ici et ailleurs, dans le rêve et dans la réalité. Du coup, on me prend parfois pour un branleur ou un fou. Mais non, je suis juste un artiste, un passeur de rêves.
- Propos recueillis par Dominique PARRAVANO | Merci à ParuVenduParis
Par La rédaction, jeudi 17 janvier 2008 à 07:56 - Interview - #531 - rss








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Commentaires | votre avis
1. Le samedi 19 janvier 2008 à 23:02, par cloret
2. Le lundi 31 mars 2008 à 09:58, par Michel