Salvador le Bienheureux, artiste préféré du Général de Gaulle, a tiré son ultime révérence à la vie, cette fois-ci, peu avant midi, à l’heure du plein soleil qui avait accompagné sa belle vie. Cet amuseur-crooner, à la voix de velours comme un torrent de miel, se hisse au panthéon des grands noms de la chanson en ayant écrit l’une de ses plus belles pages, avec plus de 3.000 titres, en ayant participé à la grande aventure du jazz, privilège qu’il partage avec Sacha Distel, et seule grande star Française au Brésil.

Vous avez fait 31albums et une carrière de 75 ans. Quel regard portez-vous sur celle-ci alors que vous faites vos adieux définitifs à la scène ? Tout est passé très vite finalement…
C’est quand on arrive à la fin du parcours que l’on s’en rend compte ! Je ne suis pas mécontent car finalement j’ai fait un sacré beau parcours et une plus belle carrière à l’étranger qu’en France à l’exception de la Chine et de la Russie. J’ai fait le tour du monde en chansons. Et, je me suis bien marré !

Chante-t-on de la même façon en France qu’à l’étranger ?
C’est une bonne question ! C’est vrai qu’on ne chante pas de la même façon à l’étranger que dans notre pays. Chanter à l’étranger impose une forme de respect. Il y a une forme d’admiration et de respect quand on est un artiste Français. Le respect qu’il y a dans le monde pour la France est inouï. C’est merveilleux à voir. J’ai été fier d’avoir été l’ambassadeur de notre belle langue. Le public étranger est sous le charme de notre langue, de notre poésie. Et puis, cela m’a permis de parcourir le monde et cela fut particulièrement agréable ! Aujourd’hui, la chanson a bien changé...

C’est-à-dire ?
Il n’y a plus d’auteurs. C’est très difficile de trouver de bons auteurs de chansons. On ne sait plus écrire à notre époque. C’est consternant. Les gens écrivent comme on envoit des SMS. On n’a plus le sens de l’écriture exigeante et ciselée.

Où avez-vous trouvé l’énergie de monter sur scène ces dernières années car vous détenez, je pense, le record de longévité sur une scène ?
Je n'ai jamais bu, ni fumé, je dors beaucoup et je fais du yoga depuis de longues années. Mais, je ne faisais pas plus d'une ville par semaine, ces derniers temps. J’ai toujours eu une bonne hygiène de vie. Charles Trenet a chanté jusqu’à 86 ans et Chevallier jusqu’à 84 ans. Je suis donc le plus vieux à quitter la scène effectivement !

Révérences est le titre de votre dernier album studio. Est-ce à dire que le titre est prémonitoire et que vous faites vraiment vos adieux à la scène ?
Oui, ça suffit. J’arrête à la fin de l’année. Je préfère partir quand je suis encore montrable ! Par contre, je n’arrêterai peut-être pas le disque si tout va bien…

Quels sentiments cela vous inspire de quitter la scène ?
C’est une page qui se tourne, une vie qui défile et s’arrête...Mais, je compte profiter de la vie encore un peu...

Vous avez une image bipolaire à l’instar d’Annie Cordy avec, d’un côté, celle d’un crooner et, de l’autre, celle d’un amuseur public. Vous avez même été comique à vos débuts avec une imitation de Popeye. Laquelle voulez-vous qu’on garde ?
C’est lors de ma première tournée brésilienne que j’ai commencé à utiliser mes talents d’humoriste en faisant des imitations de Popeye. Ils m’ont immédiatement pris en sympathie. Ces dernières années, j’ai laissé l’humour de côté pour me consacrer à la chanson française, à laquelle je voue une grande admiration. Je la respecte trop pour l’habiller de paroles ridicules et de musique médiocre. Ça serait une gifle à une si grande dame... L’important a toujours été pour moi ce que je disais et je chantais car notre langue est très belle et j’ai toujours eu à coeur de la respecter.


Vous avez souvent renié vos chansons plus légères et fantaisistes et pourtant elles ont fait votre succès.
J’ai fait trois carrières : des chansons pour enfants, des chansons commerciales et des chansons davantage de crooner si je puis dire… Je ne renie rien mais je préfère ces dernières, c’est vrai. C’est mon naturel amusant qui a fait que j’ai fait cette carrière à plusieurs facettes. Entre 1971 et 1976, j’ai même produit jusqu’à six albums pour enfants.

Et vous avez même obtenu le prix de l'Académie Charles Cros…
Oui, avec le titre les Aristochats. J’ai réalisé la prouesse d'enregistrer ce disque tout seul, en faisant tous les instruments, la prise de son et les arrangements.

Vous avez même fondé votre maison de disques Rigolo
Oui et elle a démarré à l’époque avec un tube énorme : “Zorro est arrivé”, adaptation d'une chanson américaine Along cames Jones, qui n'avait eu aucun succès aux Etats-Unis, puis “Le travail c'est la santé”, “Minnie petite souris”, “Juanita Banana”, “Quand faut y aller, faut y aller”...

De 1941 à 1945, vous avez fait partie de l'orchestre de Ray Ventura lors de votre séjour en Amérique du Sud. Vous êtes revenu en France en 1946 après la guerre. De quand date votre carrière exactement ?
J’ai commencé en 1933, ce qui fait que j’ai 75 ans de carrière ! C’est incroyable ! Cette année-là, j’ai vraiment découvert la musique. Mon cousin m’a fait écouter Louis Armstrong et Duke Ellington et ce fut pour moi une véritable révélation. Ce fut l'année de ma première guitare. J’ai alors décroché mon premier contrat professionnel dans l'orchestre de Paul Raiss et ai participé à la création d'un quartette de jazz pour l'ouverture du Jimmy's Bar.

Le Jimmy’s où vous avez rencontré Django Reinhardt...
C’est vrai ! Mais, au moment où je m’apprêtais à devenir un vrai professionnel, la deuxième guerre mondiale éclata. Après, j’ai été engagé dans l'orchestre de Bernard Hilda. J’ai appris la guitare grâce à lui, en l’écoutant à la radio. En découvrant Duke Ellington et Louis Armstrong, je suis tombé amoureux du jazz. Je me suis beaucoup entraîné seul. J’observais discrètement son jeu, la position de ses doigts sur les cordes. En quelques mois, j’ai appris l'harmonie et j’ai rôdé mon premier tour de chant dans les cabarets de la Riviera. Peu de temps après, je tournais avec l’orchestre de Ray Ventura.

À ce propos justement, vous ne vous êtes jamais départi de votre style Paul Misraki, compositeur et pianiste de l'orchestre de Ray Ventura, avec ces doux balancements de guitare et cette voix onctueuse. Est-ce le fait d’avoir fait partie de son orchestre que vous est venu ce style, cette filiation et influence ?
Paul Misraki m'a tout appris. C'était un grand artiste à qui on n'a sans doute pas rendu justice en son temps parce que Ventura le poussait à faire de la limonade, de la soupe. C’était un type adorable qui m’a appris le métier. C’était un érudit qui m’a conseillé. Je l’appelais sans arrêt. C’était mon référent, mon modèle, mon maître. Je l’adorais. C’était un être délicieux et qui connaissait bien son métier.

Ce qu’on sait peu c’est que vous avez été le premier chanteur de rock'n roll français en 1956, avec des morceaux de rock'n'roll écrits par Boris Vian et composés par Michel Legrand et par vous-même (Rock hoquet).
Tout à fait alors que je hais le rock ! Crier pour moi n’est pas chanter. On a écrit quatre morceaux de rock'n'roll avec Boris Vian et Michel Legrand sur le 45 tours Henri Cording and his original Rock and roll boys. Un vrai artiste pour moi c’est quelqu’un qui peut venir sur une scène avec une guitare sans artifices et capter l’attention du public, sans en rajouter, sans brailler, sans artifices.


On dit aussi que vous seriez à la source de la bossa nova brésilienne. Est-ce vrai ?
Jobim a pensé la bossa nova après m’avoir entendu chanter la chanson “Dans mon île” dans le film italien, Europa di Notte. Jobim s’est, paraît-il, alors dit : “Voilà ce qu'il faut faire, ralentir le tempo comme le fait ce Français pour lui donner une couleur nostalgique”. J'ai un peu inventé la bossa, si vous voulez, mais je préfère dire que j’ai été le déclic.

S’il y a un chanteur Français qui connaît bien la musique Brésilienne et qui est reconnu comme un grand artiste au Brésil, c’est bien vous tout de même !
C’est vrai, vous avez raison. Mon premier voyage date du début des années 40 où je suis venu alors avec l'orchestre de Ray Ventura chanter au casino Urca et au Copacabana Palace de Rio. J’y ai découvert alors tous les rythmes brésiliens, dont la Samba.

D’ailleurs, vous y êtes retourné pour votre dernier album sous la direction du producteur légendaire Jacques Morelenbaum avec neuf morceaux enregistrés à Rio dont deux duos avec Caetano Veloso et Gilberto Gil. Comment avez-vous été amené à jouer de nouveau au Brésil ?
Je suis allé voir le spectacle de Caetano Veloso au théâtre du Châtelet et j’ai été fasciné par l’accompagnement de Jacques Morelenbaum. Je lui ai proposé ensuite de travailler avec moi. On a enregistré au Brésil et j’ai eu la chance de jouer avec les meilleurs musiciens du pays, dont ceux de Jobim. Je n’ai rien eu à indiquer. Morelenbaum a fait des arrangements somptueux, dont je suis ravi. C’est vrai que j’ai démarré au Brésil, en 1941, avec Ray Ventura, puis tout seul. Je suis devenu une véritable vedette là-bas et ils ne m’ont pas oublié. Quand je suis revenu, on me connaissait toujours aussi bien.

D’ailleurs, le pays vous l’a bien rendu car le 8 novembre 2005 vous avez été décoré de l'Ordre du Mérite Culturel brésilien des mains du chanteur et Ministre de la Culture Gilberto Gil et en présence du Président Luíz Inácio da Silva pour votre apport à la diffusion hors des frontières de la culture de ce pays...
Oui, j’ai été décoré à Brasilia de la médaille de l’Ordem do Merito Cultural des mains du président et du ministre de la Culture Gilberto Gil, qui m’a complimenté sur mon travail et mon influence sur la Bossa Nova. J’ai été très ému et touché.

La recette du succès de votre retour en 2000 n’était-elle pas dûe à une certaine sobriété de plus en plus rarement entendue et à une grande modernité dûe à la fraîcheur de votre interprétation mais aussi à la collaboration de la nouvelle chanson Française qui a écrit pour vous…
On ne sait jamais vraiment à quoi tient un succès. Moi, j’aime la sobriété et surtout j’ai toujours veillé à ce que mes chansons soient bien accompagnées. J’ai beaucoup travaillé ma respiration. Avec les années, j’ai beaucoup travaillé. Si vous écoutez mes disques, vous verrez la différence dans ma façon de chanter qui a changé. Je chante très près du micro. J’adore Franck Sinatra ou Nat King Cole par exemple.

Ce succès aussi fracassant avec l’album Chambre avec vue en 2000 vous a-t-il surpris ?
Cet énorme succès m’a fait plaisir. Ce fut même un succès écrasant. Mais, je n’ai pas l’impression d’être parti, ni d’avoir fait de retour. Ce sont des histoires de médias tout ça ! Ma carrière ne s’arrête pas aux frontières de notre pays. J’ai fait des succès mondiaux comme Clopin Clopant et Maladie d’amour qui a fait l’objet de 2.500 enregistrements en Amérique, par exemple.

Comment avez-vous vécu et traversé ces années où vous étiez moins dans la lumière…
Je n’ai pas arrêté de chanter. Je n’ai arrêté que cinq ans en France !

Vous aviez tenté de revenir en 1994 avec Monsieur Henri
On ne m'a pas donné la parole à l'époque. Je suis tombé sur des gens qui m'ont dit : “Laissez-nous faire, on connaît notre métier” et comme je suis un vieux monsieur gentil, je me suis exécuté. Ils ont voulu me faire faire du rock. Tout ce que je déteste !

Quoi qu’il en soit, Chambre avec vue se vendait comme des petits pains. Les prix pleuvaient : celui de l'Académie Charles Cros pour l'ensemble de votre oeuvre, celui de meilleur artiste et disque pop variété de l'année 2000 tandis que toutes les maisons d'édition vous rééditaient ! C’est une réalité et c’était un peu inespéré tout de même !
Je conteste juste le fait de dire que je suis parti. Ce ne fut pas un retour. Alors oui, à ce moment là, tout le monde s’est mis à s’intéresser à moi car je rapportais du pognon. Le pognon tue ce métier ! On m’a réédité du coup à tour de bras avec toutes sortes de compilations. Mon album a même été édité au Canada, aux Etats-Unis, puis au Japon et a été certifié disque de diamant !


Est-ce que vous avez toujours été convaincu de votre talent ?
Non, j’ai travaillé énormément : la diction, le souffle, le ton, le son... C’est un boulot effrayant, très long. Il faut être sincère. C’est un métier dangereux car il paraît facile. Le public est sensible. On ne l’oblige pas à aimer une chanson. Si on a du talent, on comprend que c’est un métier sérieux. Se servir d’un micro est un art. C’est un vrai métier qui ne s’improvise pas !

Est-ce que vous voyez un héritier d’Henri Salvador dans le paysage musical Français ?
On est toujours le prolongement d’un autre. Moi-même, je suis venu au music-hall avec Maurice Chevalier, un metteur en scène de chanson fabuleux. Mais, en ce qui me concerne, je suis fier d’avoir lancé des artistes comme Bénabar ou Keren Ann. J’aime Souchon ou Françoise Hardy. Mais, je ne vois pas d’artistes majeurs. On manque de paroliers, c’est dramatique !

Quel regard portez-vous sur le paysage musical Français ?
L’écriture est non seulement indigente mais l’époque est pitoyable. Il faut souffrir pour faire ce métier. On souffre d’abord et on chante après. Regardez Piaf, son parcours. Avec la Star Ac, on fausse l’idée que l’on doit avoir de ce métier. Aujourd’hui, les mômes sont des stars dès le début. On met tout à leur disposition.

Que pouvons-nous vous souhaiter ?
La santé, de profiter encore un peu de la vie, de jouer aux boules mais elles sont devenues lourdes. Bref, rien foutre ! (rires).