Juliette : "Je ne me suis jamais ennuyée."

Deux ans après avoir été honorée de la Victoire de la Musique de la meilleure artiste interprète féminine, Juliette qui fait figure d’électron libre de la chanson française, anti bling-bling et anti-conformiste, à rebours des canons classiques des nymphettes formatées du paysage musical, sort son nouvel opus Bijoux et babioles. Interview exclusive dans les studios de France Musique.
Un nouvel album, une fois encore, empli de perles rares précieuses, plus ou moins sérieuses, toutes taillées avec le même doigté, serties de mélodies rutilantes et de textes tendres, cocasses, graves ou douloureux, ciselés d’un trait de plume acéré ou d’une rime affûtée avec toujours cette même envie de piquer juste. Fantaisiste, mordante ou grandiloquente, solennelle ou moqueuse, Juliette est une chanteuse aussi multiple que ses boules à facettes.
Cet album est un vrai feu d’artifice et festival de sons. Une orgie d’orchestrations. Il y a toujours une forme de générosité dans vos albums. C’est une volonté de votre part ?
C’est gentil ce que vous me dites. Oui, je crois que j’aime cela. J’aime explorer de nouveaux sons et les mélanger. J’aime vraiment le mélange en musique et j’ai une vraie passion pour les instruments.
Pourquoi ce titre Bijoux et babioles ?
Il fait référence à la chanson La Boîte en fer blanc, celle où je collectionnais les bijoux des danseuses du Moulin Rouge où mon père était musicien. J’offre des perles au public, au sens propre comme au sens figuré. Et qu’importe que ces joyaux soient faux, comme les colliers que les danseuses faisaient valser dans la fosse d’orchestre pendant la revue. Pourvu qu’ils fassent rêver ! Je suivais mon père devant la télé quand la soirée était retransmise. Pour l’enfant que j’étais, voir son père jouer pour gagner sa vie était un émerveillement. Il me rapportait chaque soir les échantillons qui tombaient devant lui. Imaginez combien je conservais précieusement cette boîte !
L’humour, le cocasse, la fantaisie côtoient la gravité. Dans Bijoux et babioles, encore une fois, comique rime avec dramatique. Vous aimez que les spectateurs passent par plusieurs états, du rire aux larmes ?
Tout à fait. Cette cohabitation de l’humour et de la fantaisie avec de la gravité donne plus de force et de relief à mes propos, à mon écriture. Et, c’est d’autant plus que vous venez de rire que la chanson plus grave qui va suivre va prendre tout son sens. J’aime explorer toutes les palettes des émotions, à l’image de la vie.
D’où vous vient votre inspiration ? Car, vous avez des thèmes d’inspiration souvent inédits, atypiques, insolites… Cela vient de situations de la vie, d’images, de films, de livres, comme La jeune fille et le tigre ?
Oui, tout à fait. De situations de la vie que je vais observer, que je vais vivre, d’images, de films ou de livres, comme c’est le cas pour La jeune fille et le tigre dont vous parlez et qui est un conte écrit par un auteur américain, Frank Stockton. Pour punir ses sujets dissidents, un roi les met face à deux portes closes. Derrière l’une d’entre elles, il y a une jeune fille que celui qui est soumis à cette épreuve devra épouser et, derrière l’autre, un tigre qui le dévorera aussitôt. Il doit choisir à l’aveugle. En fait, je pourrais pratiquement vous raconter une anecdote par chanson. Cela va du mini évènement de rien du tout à la rencontre avec un personnage hors du commun. Ma chanson est un point de vue avec un angle précis sur un sujet bien défini. Car, finalement on chante toujours les mêmes thèmes.
Vous avez une conception très cinématographique de vos chansons…
Lorsque je créé une nouvelle chanson, j’ai toujours des visions cinématographiques à l’esprit. Des images défilent dans ma tête. Ce qui préside à l’histoire d’une chanson ce n’est pas le sujet mais l’angle que l’on choisit, à l’instar d’un réalisateur qui va mettre sa caméra à un endroit précis pour filmer un plan.
Vos textes s’inspirent de souvenirs, comme Tu ronfles ?
Pour certains, cela s’inspire de souvenirs. Oui, Tu ronfles, par exemple, s’appuie sur du vécu. Mon père était un gros ronfleur. Ma mère en avait marre. J’en ai donc composé une chanson d’amour. Pour elle, l’absence de mon père eût été plus triste que de ne plus l’entendre ronfler.
Vous abordez également un thème assez inédit, celui du chanteur casserole où vous illustrez cet art de chanter faux. Pour quelle raison ?
C’est une chanson à la gloire de ceux qui chantent faux. L’idée m’est venue suite à une commande de chanson que m’a faite la chanteuse lyrique Anne Baquet et qui chante haut. Et, je me suis dit que ce serait marrant de la faire chanter faux. Mais, du coup, j’aimais bien cette chanson et je me la suis réappropriée. L’important dans la vie est de chanter. On chante peu finalement en France contrairement à certains pays.
Que pensez-vous d’ailleurs de notre époque qui consacre des artistes en kits prêts à l’empoi, formatés, catégorisés, classés et fichés ?
Le formatage existe depuis longtemps et surtout depuis que l’industrie s’est emparée du marché du disque. Dans ces émissions que je regarde, c’est surtout de la télé-réalité. On ne voit pas grand chose de ce qu’ils apprennent. On leur apprend juste à être de bons choristes.
Vous avez d’ailleurs écrit pour Olivia Ruiz, qui sortait de la Star Academy...
Oui, elle me l’a demandé. À l’évidence, Olivia avait bon goût et était entourée des Têtes Raides et des Weepers Circus. Elle recherchait des chansons qui aient du sens. J’ai pris une ébauche abandonnée, parce que trop verbeuse, de J’aime pas l’amour, et je l’ai adaptée à sa personnalité d’une jeune fille de 20 ans. Cela dit, ce genre de collaboration, ça a existé par le passé. Je pense aux Sucettes de Gainsbourg pour France Gall. Ce phénomène s’est malheureusement perdu mais, c’est sympa, ce mélange entre un auteur sérieux et une interprète frivole.
Cette rencontre vous a-t-elle apporté un nouveau public ?
Tout à fait. Il y a eu entre Olivia et moi un échange de bons procédés. J’ai contribué à lui donner une crédibilité et, elle, m’a apporté un nouveau public. Lors de ma tournée, j’ai vu venir à moi des filles et des garçons de 16 ans. Le public d’Olivia était curieux de me connaître. Un public non averti pour une écriture exigeante est une bonne chose.
Sur votre album, la chanson Aller sans retour parle du déracinement, de l’exil politique ou économique. C’est une invitation à la tolérance, à ceux qui ont fait un non-choix, celui de partir et qui est forcément douloureux ?
Il s’agit de l’exil politique ou économique. C’est une invitation à la compassion au sens noble du terme. Je regrette souvent que les gens ne se mettent pas à la place des autres. Les étrangers ne choisissent pas de s’installer chez nous pour nous enquiquiner. Ce qu’ils abandonnent est bien plus terrible que le risque qu‘ils prennent de soi-disant perturber notre quotidien. Mettons-nous un peu à leur place. Leur non-choix –celui de partir– est forcément douloureux. J’ai juste pensé : “Et, si j’étais l’un d’eux ?”. Cette idée de chanson m’est venue alors que j’animais l’émission Juliette ou la clé des sons, sur la radio France Musique et nous avions abordé le thème de l’exil et je m’étais rendue compte qu’il existait une vaste culture
musicale autour de ce thème de l’exil.
Vous reprenez la chanson Tyrolienne Haineuse de Pierre Dac, écrite en 1942 . Tout cela participe du même état d’esprit, à savoir une forme de combat au service de la tolérance ?
Son propos était intéressant. Il dénonçait la haine comme outil politique. Il faut savoir que Pierre Dac s’était engagé dans la résistance, et s’est réfugié à Londres. Il deviendra d’ailleurs la voix de la France dans l’émission sur la BBC Les Français parlent aux Français.
Vous chantez aussi Fina Estampa de la chanteuse Chabuca Granda, considérée comme une des plus grandes chanteuses du Pérou et qu’elle écrivit en 1963 quand son père mourut…
Ah ! comment savez-vous cela ? Effectivement, elle l’a chanté à la mort de son père. J’adore cette chanson et j’adore chanter en espagnol.
Votre disque fait souvent sourire. Vous tenez beaucoup aux chansons fantaisistes. Il y en a encore une sur cet album baptisée Lapins ! de François Morel. Pour quelle raison ?
Je tiens beaucoup aux chansons fantaisistes car elles donnent plus de valeur aux chansons tristes. Le fait que Aller sans retour soit encadrée de pures bêtises la surligne ! J’aime que les spectateurs passent par plusieurs états, qu’ils ne se disent pas d’emblée avant que le rideau s’ouvre : “Ce soir, on va se marrer !”.
Et, c’est important de se marrer en chanson mais il ne faut pas faire que ça comme a pu le faire le regretté Carlos. Je dois cet engouement pour la chanson fantaisiste à Trenet, que j’ai beaucoup écouté et dont les chansons avaient une profondeur cachée. J’aime les chansons idiotes. François Morel qui a beaucoup de talent m’en a envoyé beaucoup dont celle-ci que j’ai gardée car j’en avais une vision scénique.
La chanson “petite messe solennelle” sent que vous aimez le bon vin…
Je craque pour les vins des Côtes du Rhône. Je voulais depuis longtemps partager mon goût pour le bon vin, sans toutefois écrire de chanson à boire. Je voulais écrire quelque chose de plus amoureux comme le fait de trinquer avant une première nuit d’amour. Alors, les analogies se déroulent et les idées fusent. Délier la langue devient délier les sens. Naturellement, je convoque les saints : Saint-Emilion, Saint-Estèphe et ainsi de suite...
Chanteuse, auteur, autant comique que tragédienne sur scène, vous êtes une artiste complète. La réalisation de films, voire l’écriture d’une comédie musicale ou d’une opérette vous plairait ?
Pourquoi pas ? Le bonheur d’être multi-cartes, c’est d’explorer de nouveaux horizons. C’est vrai que j’ai adoré faire du cinéma même si ça a été un peu confidentiel et que j’aimerais surtout réaliser mon film et la musique de ce film.
De la chanteuse de bar de Toulouse en passant par le prix Charles Cros à votre Victoire de la Musique... Que vous inspire votre parcours ?
Je ne me suis jamais ennuyée. J’en garde une certaine forme de fierté. Ce ne sont pas tant les honneurs qui me rendent fière, mais la fidélité du public. Faire sa route sans concession n’est pas toujours facile, et j’ai appris mon métier petit à petit. C’est sans doute pour cela que je suis à l’aise par rapport à la notoriété. Je n’ai pas attendu après ça pour être heureuse dans mon métier. Depuis le début, je me fais plaisir. Et puis, comme une gosse, ce métier me permet de rencontrer des artistes que j’admire. Quand Jean Rochefort vous dit qu’il vous admire, cela vous emplit de joie, je peux vous le dire !

- Propos recueillis par Dominique PARRAVANO
- Merci à ParuVenduParis : http://www.paruvenduparis.com
Par La rédaction, jeudi 28 février 2008 à 09:12 - Interview - #730 - rss








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