"Une société a les humoristes qu’elle mérite"

MICHEL BOUJENAH : "Et la tendresse bordel..." S’il y a un titre de film qui qualifierait à merveille Michel Boujenah, c’est bien celui-ci. En effet, s’il évolue dans le domaine de l’humour hors catégorie, libre et à part, dans des spectacles qui sont de véritables hymnes à la mémoire, il n’en reste pas moins un humoriste à la présence scénique généreuse, à l’humanité à fleur de coeur, à la dérision toujours tendre et à l’émotion jamais racoleuse. Interview au Poney Club du Jardin de l’Acclimatation (Paris).
Celui qui a créé Les Magnifiques, ces anti-héros des années 60 qui venaient de l’autre côté de la Méditerranée et qui nous ont tant attendris, fait rire ou renvoyés notre reflet dans le miroir, est une bête de scène tout en nuances, intelligence et sensibilité. Alors qu’il est le parrain de la deuxième édition de Paris fait sa comédie, il sort également le DVD de son dernier film Trois amis où l’on découvre un réalisateur accompli qui aide à penser, à affronter le temps, la vie qui passe, qui nous attache, nous émeut.
Vous êtes parrain du festival Paris fait sa comédie. Un mot sur cette opération ?
Ce Festival permet au public de redécouvrir les spectacles d’humour sous toutes leurs formes et c’est une très bonne initiative mais c’est surtout l’occasion de braquer les projecteurs sur les talents de demain. Tout ce qui concourt à la promotion de l’humour ne peut qu’être encouragé : one man show, comédie musicale, stand-up, duos comiques, etc. Je suis ravi d’en être le parrain.
L’intérêt de ce festival est surtout de permettre au public de découvrir toutes sortes de spectacles d’humour, et les plus reconnus comme les moins visibles des artistes…
Oui, tout à fait, en fédérant les plus grandes comme les plus petites salles, les plus reconnus comme les moins visibles des artistes, va être proposé au public un large éventail de représentations comiques les plus diverses et c’est ce qui est intéressant. D’ailleurs, souvent l’humour est considéré en France comme un art mineur alors que le public adore l’humour. Les salles sont pleines. Nombre de one man show font un carton. L’humour devrait avoir son académie au même titre qu’une autre discipline artistique, une sorte de Comédie française du rire, et qui lui donnerait ses lettres de noblesse. Le drame de ceux qui font rire est qu’ils sont rarement reconnus.
Un mot sur votre carte blanche à l’Olympia le 28 mars ?
Au début, j’étais assez réticent car je suis timide contrairement à ce que l’on peut croire. Mais, je me suis dit que c’était pour moi l’occasion, à mon tour, de rendre hommage à ceux que j’aime et de mettre en lumière des talents comme Pierre Aucaigne, Phil Darwin, PEF, Pascal Elbé, Les Frères Taloche, Guy Bedos, Fellag, Eric Antoine, Dany Boon, Arthur, Smaïn ou encore Virginie Hocq.
Quel regard portez-vous sur le paysage humoristique actuel ?
Un bon regard. On mesure d’ailleurs l’état et la santé d’une société à son humour, à sa capacité à générer des humoristes et je trouve cette société très vivante. Je trouve ce paysage très éclectique et diversifié. Il y en a pour tous les goûts mais après, c’est vrai, que le rapport à l’humour est quelque chose de très personnel. Moi, par exemple, je n’aime pas l’humour méchant. Le public aime les clowns, les humoristes. Les humoristes sont de vrais auteurs, il ne faut pas l’oublier.
Ne pensez-vous pas que, sous le boisseau du politiquement correct, l’époque est peu propice aux coups d’éclat ? Considérez-vous faire partie encore de ces rares artistes libres qui continuent à bousculer les consciences, et n’hésitent pas à passer les bornes, à faire passer certains messages…
Une société a les humoristes qu’elle mérite. Les humoristes sont gonflés, vous savez aujourd’hui. Regardez Les Guignols, Jamel et son Comedy Club, Patrick Timsit, et Anne Roumanoff qui est subtile et d’une drôlerie percutante notamment avec son Radio bistro où elle campe un pilier de bar qui se livre à une critique mordante de l’actualité. Et, puis on a toujours Guy Bedos ! C’est dur de trouver le ton juste avec l’impertinence.
Vous êtes revenu sur scène, il y a deux ans, dans un one man show intitulé Les Nouveaux Magnifiques, vingt ans après les premiers. Seul sur scène, avec ce contact direct avec le public, c’est ce que vous préférez ? Car, votre implication sur scène est totale !
Oui, c’est ce que j’adore faire. La scène, c’est l’endroit où j’ai passé le plus de temps dans ma vie. C’est toute ma vie. J’y suis depuis l’âge de 17 ans. Je sais que je vais m’arrêter un jour et que le cinéma deviendra mon nouvel outil de travail. C’est l’endroit où je suis le mieux car j’y suis libre et j’y reçois de l’amour. Je ne m’y sens pas abandonné. C’est un partage. Je me donne sur scène car j’aime voir mon public heureux.
Votre spectacle prend d’ailleurs en compte l’évolution de la société française, 20 ans après...
Le spectacle d’il y a 20 ans était vraiment obsédé par la mémoire. Surtout, le spectateur d’ il y a 20 ans voyait dans Les Magnifiques des étrangers parler d’eux, alors que le spectateur d’aujourd’hui voit dans Les Magnifiques des étrangers parler d’eux et de lui. Mon spectacle parle de ce que nous avons en commun. Les Magnifiques sont trois grands-pères, originaires d’Afrique du Nord, dont les grandes angoisses, sont la peur de la perte de leur culture, de leur existence et de leur savoir, après leur mort.
La dissolution du lien familial, de la transmission du savoir, vous font-elles peur ?
Cela me fait très peur. Je suis angoissé, mais je ne porte pas de jugement de valeur, car la société évolue. Certains régressent et s’accrochent à leurs anciennes valeurs, en prétendant que, autrefois, c’était mieux. À mon sens, c’est faux. Les femmes, étaient reléguées au statut d’esclaves. Elles n’avaient aucun droit : ni celui de voter, ni celui d’avorter…
La perte de l’identité et des racines vous préoccupe également beaucoup...
Bien sûr parce qu’on ne peut pas savoir où on va si on ne sait pas d’où l’on vient. Et, ce thème est dix fois plus fort dans cette nouvelle version, car la liberté que j’ai sur scène est beaucoup plus forte qu’il y a vingt ans.
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Vous avez envie de continuer à faire évoluer Les Magnifiques dans le temps ?__
Oui, tous les vingt ans. Si je ne le faisais pas, je ne serais pas en accord avec moi-même et ma propre histoire, parce que le théâtre ne vit que si on le joue. L’éternité des personnages n’existe que s’ils sont joués. Le travail sur scène n’est jamais fini. Ce n’est pas comme au cinéma...
Pensez-vous que la France était mieux préparée à l’arrivée de Djamel qu’à l’époque de Smaïn par exemple ?
Bien sûr. Mais Smaïn a posé les jalons, et le temps a fait le reste. Regardez le Jamel Comedy Club !
La thématique père-fils est récurrente dans votre oeuvre. On la retrouve dans Mon monde à moi, Père et fils...
La transmission est l’une de mes obsessions, comme l’était la réussite sociale dans l’oeuvre de Balzac. Chaque auteur a ses obsessions. Certains peintres ont peint la même chose presque toute leur vie.
Vous jouez souvent des rôles de gentils naïfs et tendres. Est-ce que ce sont des rôles qui vous collent à la peau, ou, au contraire, des rôles dans lesquels vous vous complaisez ?
Ma naïveté, ma douceur, ma tendresse et ma sensibilité font partie de ce que je suis que ce soit en tant qu’ acteur, réalisateur ou sur scène.
Comment avez-vous vécu le rejet dont vous avez été victime en raison de votre accent, à vos débuts, dans le milieu du théâtre et du cinéma ?
J’ai beaucoup souffert du regard réducteur que les autres avaient sur moi. Ce qui fait un être humain, a fortiori un artiste, ce ne sont ni ses racines, ni son accent, mais son talent. En même temps, ce sont ces blessures qui ont construit, chez moi, une volonté farouche de raconter des histoires et de les partager avec les gens. Bien sûr, j’étais indigné, mais je me disais, que s’ils me réduisaient à cela, c’est que je n’avais pas assez de talent, et qu’il fallait encore que je travaille dur.
Après le succès de Père et fils, vous avez fait un un film sur l’amitié qui sort en DVD. C’était important pour vous après la paternité d’évoquer l’amitié ?
C’est venu d’abord de l’envie de retravailler avec Pascal Elbé après Père et fils car on est assez complémentaire. Les films se servent de l’amitié pour parler d’autre chose mais moi j’ai voulu me servir de tout ce qu’on peut inventer pour parler de l’amitié, à savoir : Qu’est-ce qu’un ami ? À quoi ça sert ? Comment ça se fabrique ? C’est quoi cette famille qu’on s’est choisi par rapport à la famille qu’on ne choisit pas ? On s’est servi de tout ça pour qu’après avoir vu le film les spectateurs se demandent : “Qui sont mes amis ?”.
Pensez-vous jouer un jour dans un de vos films ?
Je le ferais si je devais faire un film comme Dany Boon –qui l’a fait avec Bienvenue chez les Ch’tis – mais sur les juifs tunisiens. Je ne suis pas frustré car j’adore les acteurs, j’adore travailler avec eux et j’adore la position de metteur en scène. Je suis aux anges. Vous ne pouvez pas savoir à quel point cela a changé ma vie. Pour quelqu’un comme moi qui a été seul sur scène pendant des années, c’est passionnant.
Quels sont vos projets ?
Je prépare mon nouveau spectacle. J’ai déjà hâte de le jouer sur scène. Il traitera de gens qui veulent sortir de leurs conditions sociales, de la misère. Avec, en filigrane, une question : Qu’est-ce qu’on peut faire pour remonter quand on a tout perdu ? Qu’est-ce qu’on peut faire face à quelqu’un qui a tout perdu ? Cela m’est venu quand j’ai entendu que la moitié des Français avait peur de devenir SDF. Cela m’a effrayé et m’a inspiré !

- Propos recueillis par Dominique PARRAVANO : http://www.paruvenduparis.com
- Crédit photo - site officiel : http://www.michelboujenah.com
Par La rédaction, jeudi 20 mars 2008 à 09:44 - Interview - #789 - rss








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