Alors que les nappes de fioul échappées, dimanche dernier, d'une canalisation de la raffinerie de Donges (Loire-Atlantique) ont dérivé vers le sud et que le nettoyage est loin d'être terminé, l'enquête sur les causes de la pollution de l'estuaire de la Loire ne devrait pas tarder à donner ses premiers résultats.

Les faits "bruts de pétrole"
Une canalisation assurant la liaison entre le quai et la raffinerie Total a laissé s'échapper 400 tonnes de fuel lourd. Une bonne centaine de tonnes de ce produit visqueux et très toxique se seraient répandues dans le fleuve. Jean-Louis Borloo, ministre de l'Ecologie, s'est rendu sur place, évoquant une pollution « grave » en raison de la fragilité de cette zone naturelle.
Depuis mercredi, le premier élément de l'infraction de pollution est constitué avec la découverte des conséquences du mazoutage sur la flore et la faune, notamment par la mort d'au moins un oiseau remis à l'Office national de la chasse. Les enquêteurs cherchent désormais à savoir si la réglementation a été appliquée sur deux points : l'entretien de la canalisation qui a cédé et l'application des plans d'intervention en cas d'accident sur un site classé Seveso (ravissante petite bourgade italienne).

La catastrophe de Seveso : c'est quoi ?
Le 10 juillet 1976, un nuage contenant de la dioxine s'échappe d'un réacteur de l'usine chimique Icmesa, située dans la commune de Meda, et se répand sur la plaine lombarde en Italie. Quatre communes, dont Seveso, sont touchées.

Cet accident industriel est dû à la surchauffe d'un réacteur qui a libéré un nuage toxique contenant plusieurs produits mal identifiés sur le moment. C'est seulement au bout de quatre jours, quand apparurent les premiers cas de chloracné (La chloracné ou « acné chlorique » est un trouble rare de la peau semblable à l'acné, causée par une exposition à des agents chlorées (tels que les dioxines ou certaines molécules chlorées et/ou benzéniques notamment présentes dans certains pesticides et biocides(Pour parler en clair, le président ukrainien Viktor Iouchtchenko a été atteint de ce trouble suite à un empoisonnement à la dioxine, ce qui lui a valu la la sévère défiguration qu'on lui connaît, je referme cette triple parenthèse d'un coup))). Les laboratoires Hoffmann-Laroche identifièrent l'agent responsable, le 2,3,7,8-TCDD, produit plus connu sous le nom de dioxine de Seveso, dont 1 à 5 kg ont été dispersés.

À l'époque, la toxicité de la dioxine pâtit d'une absence quasi complète de données scientifiques. On sait en revanche que l'une des substances libérée est composante des défoliants utilisés au Viêt Nam par l'armée américaine (L'Agent Orange fabriqué par Monsanto, le monde est petit). La question de dangers éventuels pour la santé est rapidement posée.

Peu après l'accident, les feuilles des arbres jaunissent et les animaux familiers meurent par dizaines. Il n'en faut pas plus pour faire basculer Seveso de « catastrophe environnementale » à « la plus grande catastrophe depuis Hiroshima » (selon la presse de l'époque, toujours un petit peu excessive, faut reconnaître). Car, in fine, le bilan exact sera connu sept ans plus tard, au moment de l'ouverture du procès des responsables des différentes sociétés incriminées. 193 personnes, soit 0,6 % des habitants de la zone concernée, ont été atteintes de chloracné, essentiellement des enfants. Aucune n'est décédée, un petit nombre seulement a gardé des séquelles. Parallèlement, la moyenne des cancers et des malformations fœtales n'a pas augmenté de manière significative. En revanche, sur le plan écologique, la catastrophe est tangible : outre les 3 300 animaux domestiques morts intoxiqués, il faut abattre près de 70 000 têtes de bétail. Par ailleurs, les sols agricoles et les maisons nécessiteront de lourds travaux de décontamination. Cet accident, qui a donné son nom depuis à tous les sites de production classés à risques en Europe (1 249 rien qu'en France), a étalé au grand jour les dangers des activités industrielles chimiques, notamment en milieu urbain. En 2001, l'usine AZF classée Seveso a explosé à Toulouse.

Cadeau bonus : L'épisode des fûts de dioxine
En août 1982, les déchets chimiques, contenant de la dioxine, sont enlevés du réacteur, en vue du démantèlement des installations, et transférés dans 41 fûts pour être envoyés par route à l'usine Ciba de Bâle afin de les incinérer.

Mais curieusement c'est amusant leur trace se perd après le passage de la frontière et ils disparaissent "quelque part" en France. On les découvrira en mai 1983 à Anguilcourt-le-Sart (Aisne) dans un abattoir désaffecté, où ils avaient été transportés illégalement. Ils seront finalement incinérés en novembre 1985.

Tout ça pour dire quoi ?
Non pas que tous les industriels sont des pollueurs invétérés, bien au contraire. L'industrie est indispensable au bon fonctionnement d'une économie moderne, surtout en France où elle est historiquement un bastion d'emplois, de recherches et de dynamisme économique. Seulement dire que si elle n'est pas rigoureusement encadrée, elle est susceptible de générer de véritables catastrophes. Celles-ci ne sont d'ailleurs pas l'apanage de notre époque. Nos lecteurs les plus âgés se souviennent qu'en septembre 1794 : la poudrerie de Grenelle a explosé en plein Paris. Bilan : un millier de victimes parmi les employés et la population riveraine.

Nous suivons cette affaire de près. Merci à vous pour vos commentaires de la semaine dernière.
A+

Jean-Christophe Gilbert