Asa : "C'est un cadeau du ciel"

Entre pop, soul et folk du Nigéria, Asa, le petit faucon, son surnom en yoruba, cosmopolite et enracinée, singulière et attachante, chante des propos concernés sur son pays, les fragilités de son existence et du monde qu’il l’entoure en diluant ses origines africaines dans une musique afro-folk, digne héritière de celle de Tracy Chapman. À 25 ans, elle incarne une forme de pont et de trait d’union musical entre l’Europe et l’Afrique. Interview avec cette nouvelle étoile de la soul.
Depuis un an, vous embrassez un beau succès qui a été très rapide. Avez-vous été surpris de ce succès soudain ? Car, vous avez été disque d’or en moins de quatre mois et avez fait les premières parties de Beyoncé, John Legend...
Oui, c’est vrai, tout est allé très vite. Je suis très heureuse de cet accueil chaleureux, de cet engouement pour ma musique.
Pour l’état civil, vous vous nommez Bukola Elemide mais au Nigéria, tout le monde vous appelle Asa, le faucon en yoruba. Pour quelle raison ?
Toute petite, je suis sortie de la maison et je me suis égarée. Mes parents se sont inquiétés. Tout le quartier me cherchait. Au moment où ils commencèrent sérieusement à imaginer ne plus jamais me revoir, je suis réapparue au bras d’une vieille femme qui m’avait trouvée en train de me balader à des kilomètres de là. Du coup, on m’a rebaptisé Asa, parce que j’étais agitée et rapide, capable de changer très vite de direction, comme le faucon.
Comment vous est venue votre passion pour la musique ?
C’est un rêve de gamine pour moi. J’ai toujours aimé la musique et j’en ai été nourrie à la maison. Mon père en écoutait beaucoup. L’église a également eu une grande influence. Et puis enfin, j’ai ça dans le sang, comme beaucoup d’Africains. Ça ne s’explique pas.
Vous avez fait l’école de musique du fameux saxophoniste Peter King, le saxophoniste alto le plus talentueux de Grande-Bretagne et l’un des meilleurs du monde actuellement et qui a joué avec des légendes du jazz...
Après un an à l’université, section théâtre, musique, arts, j’ai décidé de rejoindre l’école de musique de Peter King. Jusque-là, je jouais de la guitare en autodidacte et aborder la théorie m’a permis de réaliser plus d’ouverture quant à mes idées. Ce fut une belle rencontre car Peter King a joué avec des légendes du jazz et surtout un bon apprentissage.
Ce qu’on ne sait peut-être pas, c’est que vous avez envoyé une cassette au programme Visa de l’Afaa, l’agence française d’action culturelle dépendant du département culturel du ministère des affaires étrangères français censée encourager les jeunes artistes et vous obtenez une bourse pour aller passer trois mois dans l’Hexagone. Ce fut un vrai visa pour le succès !
J’ai envoyé effectivement une cassette début 2004 au programme Visa. Je pensais que c’était une bouteille à la mer et qu’il n’y aurait aucun retour. Mais, j’ai eu la chance que l’on entende mon message et j’ai fait un cycle de professionnalisation au cours duquel j’ai croisé la route de nombreux musiciens Africains.
Ce fut votre grand retour en France car vous y êtes née. Vous êtes née à Paris, avant de repartir au Nigéria puis à Lagos, souvent comparée à New York, ville au métissage constant où les religions cohabitent, les cultures se mélangent, s’entrechoquent…
Oui, tout à fait. Je suis née à Paris et n’y suis restée que deux années. Je viens du Nigeria, à Lagos. C’est une ville survoltée, pleine de vie et d’énergie. De mon enfance dans ce pays, j’ai hérité le sens du partage et surtout de la famille. Les gens n’ont pas la vie facile mais ils gardent l’espoir.
Quels souvenirs gardez-vous de votre premier voyage en France ?
Paris fut pour moi un véritable choc culturel. Paris est une ville complètement différente. Certes, Lagos est une ville majeure où on peut retrouver des gens du monde entier. Mais, ici tout est tellement plus rapide ! Lors de mon premier séjour, j’étais en admiration. Je suis finalement tombée amoureuse de Paris. C’est une ville très romantique et colorée aussi à sa façon. Surtout, j’aime la manière dont les gens sont ouverts à la musique.
Votre guitare est imprégnée de multiples influences musicales chavirées qui naviguent de la soul, au reggae, au folk, funk, jazz et au fuji (hip hop). Vous aimez le mélange des genres musicaux ?
Oui, j’aime le mélange, le métissage. Je m’intéresse à l’histoire de la musique en général.
Comment définiriez-vous votre musique ? Comme un savant mariage entre vos influences et vos origines ?
Je suis juste une chanteuse de soul qui a grandi avec toutes les musiques spirituelles. Mon style est une fusion de nombreux styles. Comme vous le dites, c’est un mariage entre mes influences et mes origines.
Quelles ont été justement vos influences ?
J’écoute beaucoup de musiques, toutes sortes de musiques, du jazz surtout. J’aime Ella Fitzgerald, Nina Simone, John Coltrane, Miles Davis. Et aussi Chuck Berry, Jimi Hendrix, De Angelo, Indie Arie, Fela Kuiti et bien sûr les musiques traditionnelles et religieuses yoruba.
Le titre qui ouvre votre disque est Jailer et évoque l’oppression pas seulement politique ou raciale, mais dans la vie de tous les jours. Vous dites que l’esclavage moderne finalement prend beaucoup de formes...
C’est vrai, on ne s’en rend pas toujours compte mais l’esclavage moderne prend beaucoup de formes sans qu’on s’en rende toujours compte.
Ce qu’on ne sait pas, c’est que votre voix grave et profonde vous a valu d’être rejeté par les chorales...
Oui, c’est vrai ! Ma voix était trop grave pour les chorales mais finalement ma voix aujourd’hui trouve preneur ailleurs ! (rires)
On vous compare à de nombreuses artistes comme Erykah Badu, Jill Scott, Tracy Chapman, Neneh Cherry. Cela vous énerve t-il ou cela vous flatte-t-il ?
Je n’en prends pas ombrage. Je le prends comme un compliment car j’ai beaucoup appris d’elles. Pour certaines, je les ai beaucoup écoutées. C’est un honneur d’avoir de telles comparaisons. Mais, je veux rester moi-même. Ça me suffit !
L’Afrique vibre forcément dans votre premier disque chargé d’un lyrisme engagé. Dans vos chansons, on vous sent révoltée par la situation sociale de votre pays, le plus peuplé d’Afrique et un des plus riches en matières premières. Vous voulez à travers la musique donner à votre pays les raisons d’espérer ?
Je crois beaucoup en l’avenir de mon pays. Je veux contribuer à lui fournir des raisons d’espérer... Et, si je peux ouvrir les yeux en chansons et passer des messages, je le fais. Mon pays recèle de ressources insoupçonnées et je veux être, en toute humilité, le dépositaire de ces raisons d’espérer. Je veux faire passer un message parce que je me sens très concernée par ce qui se passe dans mon pays. En prenant de l’âge, je me disais : qu’est-ce que je peux faire pour que ça change ? La musique est plus facile pour faire passer des messages.
Quelle est cette source d’espoir ? L’éducation ?
Bien sûr ! L’éducation est primordiale. C’est la clé de l’avenir. Les gens sont emplis d’espoirs pour demain.
Souvent l’espoir pour votre peuple est de partir en Europe qui est considéré comme un eldorado. Mais l’essentiel n’est–il pas d’oeuvrer pour construire votre pays plutôt que de le déserter ?
C’est de bonne guerre de vouloir aller voir ailleurs mais il faut que tous les immigrés reviennent, emplis de nouveaux savoirs. Il faut qu’ils rentrent chez eux, le seul endroit où ils peuvent être eux-mêmes. À quoi bon accepter d’être oppressé ailleurs quand notre terre natale a besoin de nous ? On dit que l’Afrique est sous-développée, mais on a tout ce dont les pays riches manquent cruellement : l’amitié, la solidarité, l’entraide et le sourire !
On a l’impression que l’ensemble de votre disque est sophistiqué mais ce n’est que l’expression du talent de votre arrangeur Cobhams Emmanuel Asuquo, multi-instrumentiste et votre alter ego et qui a été élu producteur de la décennie au Nigéria. Comment travaillez vous ensemble ?
Je crée la mélodie puis ajoute les paroles et je les soumets à Cobhams Emmanuel Asuquo. Plus qu’un arrangeur de talent, c’est mon alter ego. Je donne l’impulsion et la direction, et lui ajoute ses couleurs. Il a réalisé et co-écrit quelques titres aussi. J’ai beaucoup de chance de travailler avec lui.
Vous partez dans une vaste tournée française. Que va nous réserver votre spectacle ?
Beaucoup de surprises. Chaque spectacle est différent. Il n’y a pas un spectacle qui se ressemble. Ce que je peux vous dire, c’est que ce sera très différent du disque. Il y aura beaucoup d’extras, de bonus.
À quand votre prochain album ? Sera-t-il moins engagé ?
Je me consacre pleinement à ma tournée. J’y songe. Je ne sais pas s’il sera plus engagé. Je ne peux pas présager de mon inspiration.
Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter désormais ?
On peut me souhaiter bonne chance, beaucoup d’amour et la force de continuer car j'adore la musique, ce métier. Vivre de sa passion est une vraie chance et je le mesure tous les jours. C'est un cadeau du ciel.
- Propos recueillis par DominiquePARRAVANO : ParuVenduParis
- Crédit photo : Photo Benoit Peverelli site officiel d'Asa : http://www.asa-official.com/
Par La rédaction, jeudi 10 avril 2008 à 07:35 - Interview - #817 - rss








En savoir plus sur cet article ? Une question ?
Commentaires | votre avis
Aucun commentaire pour le moment.