"Le slam est un art collectif"

GRAND CORPS MALADE - Blessé à vie
après un mauvais plongeon, la veille de ses
vingt ans, alors qu’il se rêvait professeur
d’éducation physique, Fabien Marsaud
a fait de son handicap une force en faisant
entendre sa poésie scandée a cappella
d’une voix grave, donnant ainsi ses lettres
de noblesse au slam. Un genre à la limite
de la poésie et du rap, savoureux mélange
hérité de Molière et d’expressions du parler
multiculturel de sa banlieue, qu’il rêvait
de faire découvrir au plus grand nombre.
Pari réussi car il a suffi d’un album, Midi 20,
pour que, porté par son talent, Grand Corps
Malade sorte le slam des bars pour l’installer
sur les ondes en récoltant deux Victoires
de la Musique. De quoi lui faire dire,
comme il l’affirme, dans Du côté chance
en conclusion de ce deuxième album,
Les codes de ma route ont soudain
été surprenants. Nouvelle signalisation,
nouveau panneau, nouveau tournant.
Quatorze autres titres s’immiscent
où l’artiste ouvre davantage son univers,
libère sa plume, dans la lignée de son
premier opus, toujours habité par sa voix
magnétique. Une touche d’optimisme
dans un monde de détresse, sorte
de perce-neige qui pousserait au milieu
du béton urbain. Interview...
Avez-vous compris le succès de votre premier album et comment l’avez-vous vécu ?
J’ai été surpris de ce succès mais je l’ai compris, je crois, car je raconte des histoires qui touchent les gens. On m’a souvent dit : “Ce texte-là a été fait pour moi”, ou “J’aurais pu l’écrire”, “Cela me donne envie d’écrire, je me sens capable de le faire”. Tant mieux, c’est ce que j’ai toujours défendu. Et puis, en France, on a une grande tradition de chanteurs à textes.
Quel effet cela vous fait-il de voir le public connaître par cœur vos textes ?
La première fois, cela m’a perturbé. C’est très bizarre de voir que des textes que j’ai écrit touchent d’autres personnes. Finalement, je crois avoir décrit la vie d’un peu tout le monde. Cela me touche vraiment, me flatte.
Dans J’écris à l’oral, vous parlez même d’humains à égalité dans les soirées slam… Le slam, c’est quoi, selon vous ? C’est une forme de communion humaine, de lien social ?
Oui, le slam, c’est un lien social. On est tous dans un café, a cappella, dans la même nudité, sans musique, sans décor et on peut tous s’exprimer.
Quelle définition donneriez-vous du slam ?
Chacun a la sienne. Ce qui paraît commun à tous, c’est le fait de partager un texte en public a cappella. C’est une poésie scandée, c’est du partage, de l’écoute, de la tolérance. Chacun a droit à la parole. Le slam c’est le partage de la scène, c’est un art collectif.
Qu’avez-vous de commun avec la planète hip-hop ?
Personnellement, j’ai toujours beaucoup écouté le rap français. Si j’écris, c’est aussi parce que j’ai adoré cette musique. Je pense que le slam touche un public plus large. Je ne rappe pas, je dis mes textes tranquillement, plutôt lentement. Par le contenu de la musique, par ma façon de poser le texte, on n’est pas du tout dans le rap.
Êtes-vous un amateur de poésie classique ?
J’en ai très peu lu. Le goût des textes m’est venu par l’oreille, par le rap. Mais aussi grâce à des chanteurs à textes que pouvaient écouter mes parents : Brassens, Brel, Barbara. J’ai une grande passion pour Renaud, aussi.

Qu’est-ce qui caractérise votre style ?
Je fais de la poésie de proximité. J’essaie d’avoir une écriture simple. Je raconte ce que je vois de ma fenêtre, je parle de ma ville, d’amour, de douleur, du passé. Des choses simples avec des mots de tous les jours. J’aime raconter des histoires.
Avez-vous écrit différemment maintenant que vous côtoyez le succès, pour ce nouvel album ?
Non, je continue d’écrire en pensant que je vais dire mes textes devant quelques personnes dans une soirée slam.
J’ai posé des mots sur tout ce que j’avais dans le bide, j’ai posé des mots et j’ai fait plus que combler le vide, avez-vous dit lors du premier album. Vous aviez encore des choses à dire pour ce nouvel album ? On pensait que vous aviez tout dit dans le premier !
Ah non ! J’ai encore beaucoup de choses à dire ! Le premier était plus autobiographique.
C'est une thérapie pour vous l’écriture ?
Non, car j’ai commencé à écrire bien avant mon accident. Je m’y implique davantage car je ne fais plus de sport. J’ai retrouvé dans le slam une passion.
“Le destin est un farceur. On peut tomber à chaque instant. Pour l’affronter, il faut du coeur et un mental de résistant”. Votre album commence avec ce titre introductif et finit par “Les codes de ma route ont soudain été surprenants. Nouvelle signalisation, nouveau panneau, nouveau tournant”... dans “Du côté chance” en conclusion de ce deuxième album. Ces deux titres résument la quintessence de votre vie ?
Oui, en quelque sorte. Mais, dans cet album, il y a beaucoup de suites. Du côté chance est la suite de Midi 20 par exemple.

Vous consacrez une nouvelle fois un texte sur la banlieue, comme vous l’aviez fait sur Midi 20 avec votre ville, Saint-Denis... On ne parle bien que de ce qu’on aime, c’est cela ? Vous en parlez avec décence, la partageant autrement que dans les JT, en lui témoignant respect et en croyant en elle.
Sur mon premier disque, le titre consacré à Saint-Denis était une petite dédicace à mon marché, ma rue commerçante, là où j’avais mes habitudes. Du coup, beaucoup de journalistes m’ont posé des questions sur la banlieue, et là, je me suis rendu compte à quel point ils ne la connaissaient pas. Je viens de là m’a été inspirée par cette observation. J’y raconte ce que je connais : les points négatifs et énormément de points positifs. Quand on vient de la banlieue, on a aussi à coeur de la défendre, car cette image très négative nous colle à la peau. On ne parle bien que de ce qu’on aime. Je connais cette ville où j’ai grandi et où j’habite. C’est juste une déclaration d’amour pour un endroit où je me sens bien, où j’ai tous mes potes, où j’ai envie de rester. J’adore le côté multiculturel de la ville. C’est une vraie chance de connaître ça. Il m’est arrivé de me balader dans certains quartiers de Paris, comme le 16e arrondissement. Pour moi, c’est un ghetto où les gens se ressemblent tous.
La musique qui accompagne vos chansons est très classique ? C’est pour mieux souligner le texte, comme une musique de film sur une image…
Je donne l’ambiance générale. Je ne veux pas que la musique prenne le pas sur le texte. C’est souvent une musique légère, intimiste qui souligne l’ambiance du texte. Les compositeurs ont vraiment travaillé dessus comme sur une musique de film, c’est vrai.
Avec votre succès, avez vous peur d’une certaine manière de voir débarquer un nombre important de mauvaises productions en matière de slam ?
D’un coté, je suis content d’ouvrir une porte car il y a d’autres slameurs très forts qui mériteraient d’être connus d’un plus large public et c’est tant mieux. Maintenant, j’espère qu’il n’y aura pas trop de maisons de disques qui vont sortir tout et n’importe quoi sous prétexte de faire du slam.
Cela vous agace qu’on stigmatise la banlieue ?
Oui, car on en brosse toujours un tableau négatif alors qu’il y a aussi des points positifs. Il y a une vraie vie culturelle, sociale, associative, une identité, un caractère.
Maintenant que vous êtes célèbre, vous reste-t-il encore du temps pour donner vos cours de slam ?
Oui, je continue ! On essaye de faire du qualitatif et de ne pas accueillir plus de 200 personnes. Je continue d’aller dans les collèges, les lycées, dans les hôpitaux. Depuis peu, avec mon atelier de jeunes de la MJC de slam, nous avons monté un partenariat avec des personnes âgées.

Auriez-vous une vocation ratée d’enseignant ?
Oui, puisque avant mon accident je voulais être prof de sport. Mais les ateliers d’écriture, c’est plus un échange, un partage entre les mamies d’une maison de retraite et des jeunes de Saint-Denis. J’ai d’ailleurs un projet de disque avec eux. J’ai hâte de voir mes mamies en studio, un casque sur les oreilles. J’aime ce mélange.
Avez vous l’intention aussi de chanter vos paroles dans un avenir proche ou lointain ?
Pas pour l’instant. Déjà, car je crois que je chante très mal mais surtout parce que je me trouve déjà assez impudique dans mes textes, alors le fait de les chanter serait encore plus impudique.
Certains de vos textes sont désormais étudiés en classe… Vous devez en être fier !
Oui, et inscrits au bac français ! Je suis super fier de cela. Cela entre dans une démarche de modernisation de la poésie. Les gamins étudient un mec qu’ils peuvent voir à la télé, c’est tout de suite plus concret pour eux. Partout où je joue, je suis contacté pour intervenir dans un collège, un lycée, une association, une prison. C’est une vraie reconnaissance. Cela me touche énormément.
Votre succès est-il important aussi pour la reconnaissance du handicap ?
Sincèrement, je pense que oui. Il existe peu de personnes qui soient handicapées et très médiatisées. J’ai eu tellement de témoignages de gens qui m’ont dit que cela leur redonnait une dignité, que, derrière leurs difficultés, il y a une vraie envie de vivre. Vous êtes à l’Olympia du 22 au 24 mai.
Que nous réservez-vous ?
J’ai un bassiste en plus. Il y aura les chansons de mon deuxième album et quelques inédits. Il y aura une vraie création de lumière. Ce sera un spectacle complet et nous irons autant dans des grandes salles que dans des salles plus intimistes ou des centres culturels. Je tiens à garder l’esprit de proximité et de partage du slam.

- Propos recueillis par Dominique PARRAVANO | http://www.paruvenduparis.com
- Crédit photo + site officiel : http://www.grandcorpsmalade.com/
Par La rédaction, jeudi 24 avril 2008 à 15:13 - Interview - #840 - rss








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